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Fiction et Critique, par Sylvie Ferrando

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29 janvier 2017

Marie Gossart The Fictionist, ActionWriting#5

La cinquième performance d'Action Writing de Marie Gossart The Fictionist prend place dans un très bel appartement parisien des quais de Seine, au cours de l'après-midi du 29 janvier 2017, avec un magnifique rayon de soleil venant illuminer la réalisation murale.

Marie Gossart, 29 janv

"I want to keep on writing", tel est le leitmotiv qui accompagne l'écriture et l'énergie de l'artiste. En guise d'introduction, la lecture d'un très beau texte de Henri Focillon sur l'éloge de la main, son rapport à l'esprit et au corps.

Sur un mur tendu de toile à peindre et sur une musique de Poulenc soutenant le geste en continu, l'artiste vêtue d'une robe noire évoquant les toges grecques se livre à une chorégraphie scripturale. Telles les graphies successives d'un palimpseste, les lignes d'écriture cursive s'alignent, à intervalles plus ou moins réguliers, puis se superposent, se mêlent, s'effacent et resurgissent en bleu, vert, jaune, rouge ou brun. On songe à la Seine, à la mer, aux vagues, des images et des mots s'entrenouent dans la tête, le mouvement se fait hypnotique et on aimerait que l'artiste ne s'arrête jamais, que l'ensemble de la toile soit recouvert de courbes, de pleins et de déliés, de hampes et de jambages, de boucles et de ponts, de spirales et d'arabesques, de tout ce qui trace et marque et grave. En 40 douces minutes, Marie Gossart a laissé son empreinte sur la toile.

 

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8 juillet 2016

Les Etés de la danse, 2016

NY City Ballet, Théâtre du Chatelet, 7 juillet 2016

Pour la septième année consécutive, Les Etés de la danse prennent place au théâtre du Châtelet. Cette année, la compagnie invitée est le New York City Ballet, créé par George Balanchine et dirigé par Peter Martins. En ce 7 juillet 2016, j'assiste à trois spectacles remarquables de chorégraphes contemporains.

"Estancia", du Britannique Christopher Wheeldon, sur une musique d'Alberto Ginastera, est une pastorale, une sarabande qui prend place dans la pampa argentine. Un berger, aède narrateur, chante le prologue de cette histoire qui court sur 24 heures, de l'aube à l'aube. La fille de la campagne s'oppose au garçon de la ville et les chevaux sauvages sont magnifiquement représentés par des danseurs harnachés, qui piaffent, s'ébrouent et se cabrent.

La chef de l'orchestre Prométhée, Clotilde Otranto, dans la fosse de l'orchestre si proche des premiers rangs des spectateurs, est animée comme une danseuse.

"Pictures at an exhibition", du Soviétique Alexeï Ratmansky, sur la musique bien connue de Moussorgsky, présente en toile de fond un assemblage mouvant et dynamique de toiles de Kandinsky ("Carrés de couleur avec cercles concentriques") qui s'accordent aux courts ballets qui se succèdent. Des danseurs aux vêtements bigarrés de mousseline pastel et aux postures gracieuses et enfantines, qu'on dirait presque sortis d'un spot publicitaire pour Kodak version 2016, évoluent harmonieusement.

Enfin, "Everywhere you go", du jeune chorégraphe américain Justin Peck, est une chorégraphie collective portée par une musique extraordinaire de Sufjan Stevens, une partition complète qui mêle et alterne les instruments à vent (flûtes, hautbois, clarinettes...), les cuivres (trompettes, cors...), les percussions (tambourins, grosse caisse, triangle) et les instruments à cordes (piano, violons, violoncelles...) dans une pièce à thème récurrent, qui alternativement s'enfle et s'adoucit. Les danseurs, habillés comme des petits marins, dansent par couples, extraordinairement agiles, mimant la comédie de la vie, les cheminements, les déplacements, les rencontres, les chutes, les maladies et les rebonds. L'impression est celle d'un très grand dynamisme, à l'image de celui de la ville de New York.

2 avril 2016

"Vérandas et balançoires" de Carole Détain

"Vérandas et balançoires" est le sixième récit de Carole Détain.

Vérandas et balançoires_ de Carole Détain, 2015On y retrouve l'acuité du regard et la précision de l'écriture de l'auteure-narratrice, Maude, qui poursuit sa vie d'épouse, de mère, d'écrivain et d'amie fidèle.

Encore une fois, Carole Détain nous surprend ; car s'il s'agit d'un récit de vie, c'est d'une vie en creux qu'il est question, une vie dont l'action, les situations, les événements sont sous-dimensionnés au profit de la réflexion intériorisée de l'auteure-narratrice. La vie, dans tous ses petits et grands moments quotidiens, y est croquée, disséquée, décortiquée. Non pas à la manière d'un journal ou d'une chronique, mais plutôt d'une réflexion thématique, pas à pas, où s'égrènent les pensées et les sentiments de Maude -son affection simple et calme pour son mari, Thibault, à Paris et en Bretagne, l'attention portée à ses enfants, à leur bien-être, à leur réussite, et surtout les relations amicales qu'elle noue avec ses amies Virginie, professeur de lettres et écrivain, et sa soeur Fanny, actrice et nouvelliste.

Quelques entorses au quotidien : le rapport à la maladie y est narré et analysé dans l'un des courts chapitres qui ponctuent le récit, la maladie du corps débouchant sur la déraison ; un autre de ces chapitres porte sur la tactique mise en oeuvre pour rester éveillée au volant lorsque le sommeil, fatal en cette circonstance, guette.

Ce nouveau récit de Carole Détain nous emmène dans des lieux de vacances, là où les vérandas et les balançoires fleurissent, là où peut-être le repos et la douceur de vivre nous attendent.

"Vérandas et balançoires", de Carole Détain, TheBookEdition, collection Plumes au bout des doigts, mai 2015, 98 pages, 4,08 euros

14 mars 2016

"Nos rêves indiens" de Stéphane Marchand

Nos rêves indiens, Stéphane Marchand, 14 mars 2016

Le livre de Stéphane Marchand nous invite à une douce nostalgie et à la remise en cause existentielle de deux hommes arrivés à l'aube de la cinquantaine, qui se rencontrent autour de l'achat d'une voiture de collection, une "vieille Porsche" comme le dit un peu ironiquement l'ex-femme du narrateur.

L'homme qui s'exprime en "je" est Stanislas Marin, dit Stan, un publicitaire divorcé, père de trois enfants, travailleur acharné qui décide de s'offrir un cadeau en compensation de la vie un peu terne qu'il mène depuis son divorce. Le vendeur, l'homme en "il", est Guillaume Arcand, un écrivain entre deux livres, qui vit avec une femme anciennement aimée par Stan, perdue de vue, et dont le couple est en train de subir l'érosion du temps.

La rencontre a lieu à la gare de Lyon-Part-Dieu, entre ces deux hommes du même âge, finalement assez proches l'un de l'autre. Le texte est en effet parsemé non seulement de leurs souvenirs, mais aussi de bribes de chanson fredonnées ça et là, de citations tirées de romans ou de paroles de réalisateurs de cinéma -Truffaut, Barbara, Jean-Philippe Toussaint, Gainsbourg et Birkin...-, un immense panthéon de traits de mémoire personnels et de résurgences culturelles convoqués au rythme du TGV qui amène Stan à son rendez-vous, puis au rythme de la voiture récemment acquise qu'il conduit avec délice vers le sud pour rejoindre sa famille. Deux bouts de chemin qui lui permettront de voir clair en lui, de mettre les choses au point en même temps que d'éclairer le lecteur sur une tranche de vie, celle d'un homme dont le destin va bifurquer, laissant derrière lui "Nos rêves indiens". 

Après le thriller "Maelström", Stéphane Marchand nous livre ici un roman sur le temps qui passe.

 

Stéphane Marchand, "Nos rêves indiens", Saint-Hilaire Cotte, Ed. Fleur sauvage, mars 2016, 152 p., 15,20 euros

7 mars 2016

"Les liaisons dangereuses" au théâtre, entre libertinage et tragédie.

Les Liaisons dangereuses 1, théâtre du Vieux Colombier, 7 mars 2016

Les Liaisons dangereuses 2, théâtre du Vieux Colombier, 7 mars 2016

On peut voir au théâtre de la Ville le spectacle des "Liaisons dangereuses", adapté et mis en scène par Christine Letailleur, avec l'extraordinaire Dominique Blanc dans le rôle de Mme de Merteuil, et les non moins excellents Vincent Perez en Valmont, Fanny Blondeau en Cécile de Volanges, Julie Duchaussoy en Mme de Tourvel, Manuel Garcie-Killian en Danceny...

Le découpage rigoureux du très piquant roman épistolaire de Choderlos de Laclos pour la mise en scène met en lumière une première partie proche du vaudeville, avec des allées et venues et des portes qui claquent, et des fantaisies de ton et de postures corporelles proches de celles du "Mariage de Figaro" de Beaumarchais, suivie d'une deuxième partie sombre, accompagnée du battement sourd d'un tocsin annonciateur des destins broyés : la machinerie insidieuse mise en marche par les intelligences perfides des deux principaux protagonistes est inexorable.

La vivacité et la fraîcheur de la jeune Cécile (on se rappelle en souriant ses "Joséphiiiiiine !") s'éteint peu à peu à mesure que l'intrigue autour d'elle se noue et s'épaissit, tandis que Mme de Tourvel se trouve confrontée à un cas de conscience et à une trahison dont elle ne sortira pas indemne. Tout cela se fait à leurs corps défendant. Mais insister uniquement sur le statut de victimes de ces deux personnages, femmes de surcroît, c'est conforter la seule interprétation morale de la pièce, écrite juste avant la Révolution française, qui conduit tout naturellement les deux instigateurs à leur perte. La boucle est bouclée et la morale est sauve.

Une autre approche consiste à s'intéresser de plus près aux motivations de la marquise de Merteuil, veuve de bonne heure et jouissant d'une liberté exemplaire et d'un sens de la société libertine de son temps qui lui permet de manipuler les personnes de son entourage et les relations qui s'instaurent entre elles pour servir le plaisir et le pouvoir qu'elle en tire. Le vicomte de Valmont, au début réfractaire à son projet de vengeance, entre dans son jeu quand la situation se modifie et que ce projet se met à servir ses intérêts à lui aussi. Il devient, si l'on peut dire, l'instrument, le bras qui sert sa maîtresse.

Merteuil est en effet une maîtresse aux deux sens du terme : le sens libertin et celui qui lui donne une force, une maîtrise d'elle-même lui permettant, le cas échéant, aussi bien de cacher son ressentiment que de résister aux plaisirs charnels. Merteuil, au fond, est une dissimulatrice lucide.

Enfin, le brio de la pièce tient à la qualité du dialogue qui s'instaure entre Merteuil et Valmont, liés de façon évidente l'un à l'autre par cette rigueur, cette précision dans le langage décrivant avec distance et charme les sentiments et les affects que l'on nomme l'esprit, et qui, au-delà du venin distillé par les mots, fait rire et sourire.

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6 mars 2016

Femmes de lettres, femmes de pouvoir : De George Sand à Marguerite Yourcenar et au-delà

Femmes de lettres… Le terme un peu désuet évoque les salons des XVIIe et XVIIIe siècles, dans lesquels la fine société lettrée débattait des idées intellectuelles contemporaines en lisant des textes ou en se livrant à des jeux d’esprit. Les femmes qui tenaient ces salons littéraires –Catherine de Rambouillet, dite Arthénice, Madeleine de Scudéry, Ninon de Lenclos, Madame du Deffand, Madame Geoffrin- étaient plus connues pour leur hospitalité et leur talent à animer les soirées que pour leur œuvre. Toutefois, quand les femmes prennent la plume, c’est, au moins autant que les hommes, pour exprimer leur pensée et acquérir une forme de pouvoir. La diffusion des idées, la parution d’un livre ou d’un journal draîne et irrigue la société, les consciences, le monde, attire l’attention des lecteurs, touche un public.

Pour autant, cet engagement par l’écriture s’est heurté et se heurte encore à des difficultés, à des résistances.

Au XIXe siècle, Amantine Aurore Lucile Dupin, baronne Dudevant, châtelaine de Nohant, quitte le Berry où elle a été élevée pour venir à Paris et prend le nom de plume de George Sand, sous lequel elle rédige une œuvre prolifique. George sans le s, prénom masculin en anglais, et que la romancière britannique George Eliot adoptera elle aussi. George Sand aurait-elle eu le succès littéraire que l’on sait si elle avait publié sous le nom d’Aurore Dupin ? Elle est la première à avoir conjugué et revendiqué une sensibilité de femme, de mère et d’amante, et un état civil d’homme.

Au XXe siècle, Sidonie-Gabrielle Colette, plus connue sous le nom de Colette, échappe à l’emprise intellectuelle de son mari Henri Gauthiers-Villars, dit Willy, pour signer, seule et de son nom, la série des Claudine et les œuvres qui suivent. Elle mène une vie de femme libre, dont la réputation un peu sulfureuse lui vaut d’être célébrée ou vilipendée par la presse, mais elle est également la deuxième femme élue membre de l’Académie Goncourt, en 1945. D’autres femmes la suivront dans cette fonction prestigieuse de jury de prix littéraire, comme Edmonde-Charles Roux, qui occupa la présidence de l’Académie Goncourt de 2002 à 2014 et céda sa place à Bernard Pivot.

Certaines femmes de lettres se rapprochent du pouvoir politique en place, appelées par le président de la République au titre de conseillères littéraires ou culturelles, ou écrivains missionnées pour une tâche d’écriture. Parmi les premières, on trouve celles qui ont été dans l’entourage de François Mitterrand, comme Marguerite Duras, Françoise Sagan ou Laure Adler, avec qui le président entretient l’art de la conversation, et qui l’accompagnent dans certains de ses voyages ou réceptions ; Yasmina Reza, pour sa part, suit la campagne électorale de Nicolas Sarkozy afin d’écrire un livre-enquête qui paraît en 2007.

D’autres femmes de lettres accèdent au rang d’académiciennes, élues au fauteuil de l’Académie française pour leurs travaux d’helléniste comme Jacqueline de Romilly (1988), d’historienne comme Hélène Carrère d’Encausse (1990), qui en est la secrétaire perpétuel(le) depuis 1999, ou d’écrivain au plein sens du terme comme Marguerite Yourcenar (1980), à la fois romancière, traductrice, essayiste et critique littéraire, première femme à être élue parmi l’assemblée des Immortels, grâce au soutien actif de Jean d’Ormesson.

D’autres femmes encore, épaulées ou non par des hommes, formant des couples tantôt nécessaires, tantôt éternels, ont accédé au rang d'icônes féministes grâce à leurs écrits. Françoise Giroud, femme de presse, fonde en 1953 le magazine l'Express avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, et revendique son statut de journaliste engagée et indépendante, qui la conduit à s'engager également en politique comme secrétaire d'Etat auprès du Premier ministre, chargée de la condition féminine, de 1974 à 1976. Bien sûr Simone de Beauvoir, philosophe féministe qui forme avec Sartre un couple abstrait indissociable, a marqué la deuxième moitié du vingtième siècle de sa réflexion sur la condition des femmes. On peut citer également Benoîte Groult, journaliste, écrivain et militante féministe qui, avec sa soeur Flora, a beaucoup oeuvré à la transformation de la condition féminine, tant dans la société que dans le langage en participant à la commission de féminisation des noms de métier.

Aujourd’hui toutefois, être « femme de lettres » ne suffit pas, il faut avoir plusieurs cordes à son arc et savoir non seulement écrire de la fiction, des essais, des chroniques, des livrets d’opéra, des scénarios pour la télévision, mais aussi animer des émissions radiophoniques, donner des cours à l’université ou dans les grandes écoles, éventuellement à l’étranger, intervenir dans les masters de création littéraire, tenir un blog et utiliser les ressources du Web : un travail à temps plein, un métier polyvalent, interdisciplinaire, à compétences multiples. Des auteures comme Annie Ernaux ou Camille Laurens, Christine Angot, Marie Darrieussecq, Virginie Despentes, Maylis de Kerangal ont la plume et la visibilité nécessaires à ce nouveau profil.

26 janvier 2016

"Le retour au désert" de Bernard-Marie Koltès au théâtre de la Ville

Etonnante pièce de théâtre que cette comédie de Bernard-Marie Koltès, écrite en 1988, un an avant sa mort, avec Jacqueline Maillan dans le rôle de Mathilde et Michel Piccoli dans celui d'Adrien, soeur et frère qui ne cessent de se quereller, avant une possible réconciliation.

Le parallèle avec la comédie de boulevard s'arrête là, parce que les portes qui claquent sont ici verbales et que le ton léger qui sied aux adultères et petites trahisons bourgeoises cède ici la place à la réflexion sur la guerre d'Algérie, le racisme, le viol, le meurtre, la lutte des classes et les apparitions fantômatiques.

La symbolique du dedans et du dehors, si présente dans la pièce -qu'est-ce que la patrie, qu'est-ce qu'être étranger ? quand je viens d'un autre pays, où suis-je chez moi ?- est marquée par un astucieux décor composé d'un bungalow entouré d'une pelouse. Quelques meubles -lit, fauteuils de style du salon, chaises et table de formica dans la cuisine- ancrent chacun des seize tableaux dans l'espace qui lui revient. Il s'agit pourtant là d'un faux huis-clos, car l'ouverture de la maison bourgeoise, où l'on étouffe, sur le jardin, lui-même cloturé par un mur, se double de l'ouverture sur le café des "bas-fonds" où les descentes des partisans de l'OAS se font meurtrières.

Le jeu de Catherine Hiegel, en Mathilde forte et rebelle, est puissant, et celui de Didier Bezace, qui incarne dans le personnage d'Adrien un patriarche bourgeois, directeur d'usine d'une ville de province, déstabilisé par le retour d'Algérie de sa soeur aînée, accompagnée de ses deux enfants, Edouard et Fatima (qu'il veut rebaptiser Caroline), lui répond avec la même force, sans que ni l'un ni l'autre des protagonistes lâche prise, si bien que l'issue possible sera la fuite.

Les deux heures trente de spectacle sont ponctuées par trois monologues, celui d'Adrien, celui de Mathilde et celui d'Edouard, qu'Arnaud Meunier a voulu comme des respirations, des conversations avec la salle, dont les lumières se rallument pendant les deux premiers. Durant ces temps de réflexion personnelle qui ont trait au biologique, Adrien se pose la question de la différence de l'homme avec le singe, Mathilde de la spécificité du sexe féminin. Edouard, quant à lui, perd sa gravité et s'envole. Deux autres personnages, extraordinaires de bon sens et d'humanité dans une famille qui perd ses repères, sont ceux des domestiques, l'Algérien Aziz, fidèle et serviable, qui accompagne les deux cousins dans leur sortie vers l'extérieur, et Madame Queuleu, qui, attachée à la famille, désire plus que tout la réconciliation.

"Le retour au désert", une comédie acide, bien montée, bien jouée, où l'on rit bien, plus finement que pour une farce.

27 décembre 2015

"Père" d'August Strinberg, ou la tragédie du mariage...

Je connaissais les pièces d'Ibsen et de Strindberg portant sur l'émancipation de la femme en Europe du Nord à la fin du XIXe siècle ("La Maison de poupée", "Mariés !"). Je connaissais moins l'intérêt passionné qu'Arnaud Desplechin voue au théâtre, jusqu'à adapter deux pièces pour le cinéma ("Léo, en jouant 'Dans la compagnie des hommes' d'Edward Bond et "La Forêt" d'Alexandre Ostrovski) et, en 2015, se lancer à la Comédie française dans la mise en scène du "Père" de Strindberg, écrite en trois semaines pendant l'année 1887, alors que l'auteur suédois, âgé de 38 ans, était marié depuis dix ans à la baronne finlandaise Siri von Essen et que cette union tourmentée mettait à l'épreuve sa santé mentale, déjà fragile, qui allait ensuite verser dans la paranoïa avec deux autres mariages malheureux.

Nul doute que Strindberg transpose ici quelque chose de son expérience personnelle dans cette lutte perverse et opiniâtre de deux cerveaux liés par contrat et en concurrence intelligente l'un avec l'autre. L'argent du ménage, l'éducation de leur fille, le choix de la domesticité, tous les sujets propres à un couple de la bourgeoisie du tournant du siècle sont abordés, dans lesquels on voit les différences d'opinion de deux êtres se faire face, de façon violente, jusqu'à la névrose : le Capitaine gère mal ses biens, souhaite que sa fille Berthe devienne institutrice, supporte sous son toit sa belle-mère et les opinions religieuses de son beau-frère le pasteur, Laura, sa femme, désire que Berthe reste à la maison pour faire de la peinture, supporte mal que son mari ait des activités scientifiques, jusqu'à subtiliser son courrier, et -vengeance suprême de sa condition asservie de femme- instille en lui le doute quant à sa paternité.

Symbole de l'autorité, le Capitaine voit dès le début de la pièce ses avis mis en doute, la suspicion de folie est savamment entretenue par Laura auprès des autres personnages, et en particulier du nouveau médecin de famille, et tous les éléments de la tragédie sont présents pour amener la pièce jusqu'à son dénouement fatal. Les jeux des acteurs sont magnifiques de bout en bout, si bien que le spectateur oscille souvent entre la compassion et le malaise, sans pouvoir aisément porter de jugement.

Desplechin parle d'un "amour" encore vivant et palpable entre deux êtres mis à mal par les lois sociales. Pour moi, le seul amour qui subsiste est celui que ressentent Berthe pour ses parents et la nourrice du Capitaine pour ses maîtres, seules figures lumineuses dans cet imbroglio familial d'où les protagonistes ne peuvent sortir que brisés.

18 octobre 2015

Un certain Charles Spencer Chaplin...

Dans un décor dépouillé et changeant, une dizaine de tableaux retracent la vie de l'acteur, scénariste, réalisateur et producteur Charlie Chaplin, enfant de Londres né dans la misère, courtisé puis adulé par Hollywood et le public américain, célébré sur la scène internationale puis expulsé d'Amérique en 1952, et interdit de séjour pendant vingt ans dans ce pays qui l'avait si bien accueilli.

Chacun de ces tableaux met en scène l'une des périodes phares de la vie de Chaplin, sur les plans tant professionnel que filial ou amoureux. D'acteur de music hall remarqué pour ses gags par le cinéma hollywoodien à scénariste et réalisateur faisant preuve d'un pointillisme et d'une anxiété maladifs, en passant par le fils attentionné et le mari tyrannique, on suit le fabuleux destin d'un homme qui avait le sens du spectacle, le sens du burlesque et un sens de la justice sociale très marqué, qu'il transmit dans ses films : critique des conditions de l'immigration américaine, dans "L'Emigrant" (1917), des méfaits du fordisme dans "Les Temps modernes" (1936), de la montée du nazisme dans "Le dictateur" (1940). La pièce révèle un homme qui avait une foi indéfectible en son art, et qui de ce fait n'avait pas peur de se faire des ennemis puissants parmi les professionnels du cinéma, mais aussi chez les politiques, en particulier Hoover, chef du FBI, qui ne le ménagea pas en le livrant à la calomnie, des années 1920 jusqu'au maccarthysme.

De ses amours (Chaplin se maria 4 fois) on retient qu'il aimait les actrices jeunes (et même mineures), sauf la dernière, Oona O'Neill, fille de l'auteur dramatique Eugene O'Neill, qui l'accompagna pendant les trente dernières années de sa vie. 

A l'image de son héros, le rythme de la pièce est vif. On y rit lors des performances remarquables de Maxime d'Aboville pour recréer la gestuelle et les expressions si représentatives de Charlot, mais on est surtout ému par l'engagement artistique et social de ce si génial petit Britannique.

 

Théâtre Montparnasse, jusqu'au 29 novembre 2015 :

Réalisateur/Metteur en Scène : Daniel Colas 
Auteur : Daniel Colas 
Interprètes : Maxime D'Aboville,  Béatrice Agénin,  Linda Hardy,  Benjamin Boyer,  Xavier Lafitte,  Adrien Melin,  Coralie Audret,  Alexandra Ansidei,  Thibault Sauvaige et Yann Couturier.

4 octobre 2015

Nuit Blanche à Paris

La Quatorzième édition de la Nuit Blanche à Paris célèbre à nouveau l'art contemporain sous toutes ses formes, et sous l'impulsion créative de José-Maria Gonçalves, directeur du CentQuatre-Paris et directeur artistique de l'événement pour la seconde année consécutive. La thématique retenue en 2015 est celle de la COP 21, conférence internationale destinée à ralentir le dérèglement climatique, qui se tiendra à Paris en décembre 2015. Le slogan de la Nuit est "Atmosphère ?... Atmosphère !", inspiré de la célèbre réplique d'Arletty dans "L'hôtel du Nord" de Marcel Carné.

Je m'équipe pour arpenter les rues de la capitale selon un itinéraire balisé par la mairie de Paris, depuis la place de l'hôtel de ville où sont plantés, tels des sorbets glacés multicolores, une multitude de rectangles de glace qui vont fondre lentement au cours de la nuit, préfigurant la fonte de la banquise et des calottes glaciaires. L'installation, "Ice Monument", est de Zhenchen Liu, artiste chinois associé au CentQuatre.

Tout au long de la Nuit Blanche, le thème de la catastrophe est traité de façon artistique, bien sûr, mais aussi ludique. Le parcours nord-ouest me mène jusqu'à la cour du musée Nissim de Camondo, où, autour d'un ancien carrousel de chevaux de bois (et d'un coq, d'un cochon et d'un lapin assez effrayant), conversent quelques fantômes à tête de mort et costume de tartan écossais, accompagnés d'une sorcière qu'on dirait tirée de la Famille Adams. La performance de Massimo Furlan, "Après la fin, le congrès", offre ceci de saisissant que les discours des personnages semblent tirés d'une conversation entre universitaires ou d'une compagnie de lettrés, énoncés d'une voix enfantine.

Plus loin, le parc Monceau, ouvert toute la nuit, résonne de bruits d'insectes, d'oiseaux et de batraciens, grâce au travail de l'artiste danois Knud Viktor.

Encore plus loin, au-delà de la place Lévis et de son cinéma à ciel ouvert, je me promène dans le parc Clichy-Batignolles-Martin Luther-King, où dans le bâtiment du belvédère, on voit par transparence une araignée géante et velue se déplacer en tous sens. "Spider Projection v. 2" de Friedrich van Schoor & Tarek Mawad, en s'inscrivant dans le genre de la science-fiction, questionne la manipulation du vivant. Dans ce même parc, un étang entouré d'herbes folles est illuminé par des vagues de laser bleu. Cette installation, "Waterlicht", de Daan Rosengarde, préfigure de façon très poétique la montée des eaux dans les pays nordiques. On dirait presque la lande écossaise des "Hauts de Hurlevent".

Partout on croise des groupes de jeunes gens, de familles accompagnées de jeunes enfants, il règne une ambiance dynamique et conviviale, Parisiens et touristes ont l'air calme et satisfait. C'est ça, la culture pour tous!

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